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3 Témoignages – Confinement 2020

En ce temps de confinement, nous avons recueilli 3 témoignages, (Laurence 30 ans, Emmanuel 61 ans, et un couple, Brigitte et Jean-Pierre)

Découvrez comment chacun vit cette période.

1 – En quoi la situation particulière liée à la pandémie a-t-elle changé votre façon de vivre ?

Laurence : Le week-end précédant l’annonce du confinement, j’avais rendez-vous avec mon compagnon chez ma mère (il vit en Allemagne et il est plus facile de nous retrouver dans la région parisienne). Nous avions prévu de passer une dizaine de jours ensemble dans quatre villes de France, qu’il vienne visiter mon nouveau chez moi (j’ai déménagé début février dans le Nord) tout en allant rendre visite à des amis et de la famille. Heureusement, certaines annonces (dont la fermeture des écoles) ont eu lieu la veille de nos retrouvailles et nous ont permis de préparer un peu cette période. Entre autres, de remplir nos valises un peu différemment, de vider les poubelles et de ne pas laisser trop de produits frais dans le frigo : nous ne savions pas pour combien de temps nous quittions nos villes respectives ! Nous avons eu la chance de pouvoir choisir notre lieu de confinement, discernement étonnant quand le choix repose sur la quantité de transports en commun à emprunter, le nombre de personnes dans chaque foyer et leurs contacts avec l’extérieur ou la cohabitation pour une durée indéterminée avec la famille de l’autre.

Le confinement a changé la région dans laquelle je vis, mais surtout les personnes que je côtoie. Je vivais seule dans une région où je tâchais de m’intégrer, démarrant un nouveau contrat avec des collègues dont je faisais connaissance. Maintenant je (télé-)travaille seule et mes collègues me manquent. Par contre je goûte de vivre avec ma mère (cela fait 13 ans que ce n’est plus le cas) et avec mon compagnon alors que nous démarrions chacun un contrat dans deux pays différents. L’apprentissage de cette cohabitation entre adultes vivant seuls depuis longtemps est passionnant.

 

Emmanuel : Je suis célibataire, 61 ans, ingénieur. Mon équilibre de vie se trouvait beaucoup en dehors de mon appartement. Avec un travail dans une entreprise industrielle et divers engagements, dont CVX, j’étais souvent dehors. Ce que le Covid-19 a changé, c’est d’habiter chez moi. Ma profession peut se faire en quasi-totalité à distance. Au début du confinement j’ai gardé le rythme antérieur. Entre télétravail et télé-bénévolat, seul le lieu changeait. Les nouvelles à la télévision montraient les modifications dans la vie des gens, cela a fini par m’interroger. Et moi, qu’est-ce que je veux vivre durant ce confinement ? Et ce carême, ne serait-ce pas le moment de le vivre vraiment ?

 

 

Brigitte et Jean-Pierre : Mars, mois de la guerre chez les romains, moment de départ en terre à conquérir ou à défendre, mais pas cette année ; cela fait un mois que nous sommes dans la maison apprenant à vivre confinés. Comment lire ce printemps de Pâques 2020 ensoleillé ?

Dès le lundi l6 mars nous avons proposé à nos plus grands enfants, étudiants, de rejoindre la famille, ne pouvant imaginer qu’ils puissent passer plusieurs semaines dans leur studio ou colocation. Nous avons la chance de pouvoir leur proposer une grande maison avec un petit jardin, et même si nous devons vivre avec 6 garçons de 8 à 22 ans, cela nous est apparu plus rassurant pour tout le monde.

Les premières semaines sont passées très vites entre mon travail d’enseignant, l’école à la maison des trois plus jeunes et l’intendance de cette barque bien chargée. Mon épouse continuait son travail d’assistante sociale à l’hôpital. Les vacances furent les bienvenues, pour reprendre du souffle et permettre de lâcher prise.

Après quelques semaines, nous avons noté combien les résolutions proposées par les deux étudiants ont porté leurs fruits : choisir de vivre ces semaines dans la paix en nous accueillant les uns les autres. Leur regard nouveau, exigeant, a interrogé nos comportements parentaux parfois dépassés et un peu usés face à la vivacité ou aux caractères bien affirmés des plus jeunes. Nous avons appris à être plus à leur écoute et comme de nombreux parents à prendre du temps pour les accompagner par les jeux ou les activités manuelles.

La panne du lave-vaisselle a même laissé la place à un temps communautaire où chacun à tour de rôle se met au service de la famille sur fond musical souvent très rythmé. C’est parfois aussi l’occasion de fou-rires, voire même de démonstrations de gym.

 

 

2 – Ceci a-t-il changé votre regard sur votre vie, celle de votre entourage ?

Laurence : Ma vie était en transition avec un déménagement qui durait depuis Noël, et cela faisait un mois que je m’installais, testant diverses paroisses, diverses activités, déménageant progressivement mes affaires. Paradoxalement ce temps de confinement me semble plus naturel que mes semaines d’installation dans une région et un studio que je découvrais ! Probablement grâce aux personnes qui m’entourent et à la maison familière. Je réalise que cela va me demander un effort de quitter ce cocon du confinement pour re-déménager « chez moi ». Cette sensation m’amène à questionner mes choix et change mon regard sur ma vie. Certains choix sont affermis comme de soutenir à travers ma consommation les travailleurs locaux et respectueux de l’environnement. Mes choix professionnels sont aussi confirmés même si cela implique des déménagements à répétition et l’éloignement géographique. Cela change aussi mon regard sur les frontières et l’Europe, quelle chance que l’Union Européenne existe, alors que l’Allemagne semble moins accessible aujourd’hui.

Je suis aussi heureuse de découvrir les autres membres du foyer en train de travailler. Je commence enfin à me faire une idée de ce que fait ma mère, ainsi que ce que sont ses loisirs et implications associatives. J’apprends aussi beaucoup à voir cohabiter mon compagnon et ma mère. Nous vivons des moments très différents des fêtes familiales que nous partageons habituellement. Les décisions à prendre pour que chacun se sente à l’aise nous demandent de beaucoup communiquer. La semaine sainte et la fête de Pâques, sans cérémonies et seulement à trois, nous a aussi bousculés.

 

Emmanuel : J’ai compris que bien faire mon travail est une contribution pour éviter l’écroulement économique. Mais j’ai aussi entendu qu’il est urgent que je prenne du temps dans mes journées. Cette liberté que j’avais déjà, il me faut l’exercer pour ne plus laisser mon environnement me guider. La semaine Sainte a été un moment de grâce.

J’ai beaucoup expérimenté : « Il renvoie les puissants de leur trône, Il élève les humbles ». Ceux qui croyaient qu’ils pourraient laisser ce virus aux autres ont dû se rendre à l’évidence : tous sont concernés. Quand un proche meurt brutalement, les statistiques deviennent réalité. Malgré la situation, les familles se retrouvent. Les voisins se parlent. Les personnes importantes de la nation sont les soignants, les camionneurs, les livreurs. Les compagnons, à CVX notamment, inventent de nouveaux moyens de partager. N’oublions pas que certains sont encore laissés pour compte, les migrants notamment.

 

Brigitte et Jean Pierre : Dans le même mouvement, nous avons accueilli avec enthousiasme la proposition de vivre un temps de prière en fin de journée. Ce qui nous paraissait insurmontable avec les plus jeunes, s’est avéré être un temps d’ajustement et d’écoute fondateur. A l’initiative d’un des aînés, nous avons instauré un petit rituel de soirée en communion avec d’autres confinés en prenant  à 19h30 les dix minutes du peuple dansées entre voisins dans le jardin, puis en applaudissant le personnel soignant. Nous sentir vivants avec les autres était rassurant et stimulant. Le temps de prière nous permet  de relire chaque jour des éléments de vie et de faire émerger les nombreux mouvements intérieurs qui nous animaient. La culture Mejiste et Maggiste ou des aumôneries a construit la trame de ces moments utilisant la richesse des chants. Nous y avons retrouvé tous les ingrédients pour animer les célébrations des rameaux puis de la semaine sainte et de Pâques. (Recueillir l’histoire spirituelle de nos aînés nourris par la spiritualité Ignacienne est une occasion de rendre grâce. Nous en avons mesuré les fruits dès les premiers jours.)

A tour de rôle, petits et grands en assurent l’animation. Nous y avons trouvé les occasions de renouveler notre confiance les uns envers autres; recueillant des paroles de libération des tensions, des jalousies (inscrites dans leurs histoires plus anciennes). C’est très émouvant pour nous parents d’assister ainsi à ces moments de rencontres fraternelles parfois musclées mais souvent profondes avec une bonne dose d’humour. Bref, ensemble, par ce temps gratuit, chanté, partagé nous avons mis des mots sur notre vie confinée. Tant d’éléments qui ont rendu notre prière vivante nous permettant de nous ajuster les uns aux autres. C’est peut être par cet ajustement permanent que l’on peut définir notre changement de façon de vivre.

Confinés, les motions et émotions sont amplifiées, renouvelées et peuvent parfois être violentes. Après une journée ou l’adaptation est permanente, le chant et la prière sont venus apaiser nos relations et nous ont rendu disponibles pour une nouvelle journée.

 

 

3 – Quels fruits pensez-vous que cela pourra nous apporter dans notre vie « d’après » ?

Laurence : Je suis très curieuse de découvrir le monde d’après ! J’espère que les échanges commerciaux seront plus équilibrés avec moins de transports inutiles de marchandises. J’espère aussi que nous garderons une plus grande reconnaissance envers les personnes qui nous permettent de vivre au quotidien.

Personnellement, je pense que j’aurai pendant longtemps une pensée pour ce confinement lorsque j’achèterai de la farine de blé. Cela m’aidera probablement à rester consciente de la chance d’avoir des contacts sociaux, de pouvoir circuler librement. Je change aussi mon regard sur le numérique alors que je suis plutôt allergique aux réseaux sociaux.

 

Emmanuel : J’en retirerai qu’habiter chez moi ne s’oppose pas à l’ouverture aux autres, l’un et l’autre sont sources de grâce. Avec le déconfinement, il faudra bien sûr restaurer l’économie, mais la récession la plus grave serait le retour au « business as usual », en oubliant le fruit reçu.

 

Brigitte et Jean Pierre : Cette pandémie bouleverse notre fonctionnement très programmé, planifié. Elle nous rend vulnérable, porte son lot d’inquiétudes et d’incertitudes. Mais nous ne pouvons pas ignorer que quelque chose de plus grand se joue en nous.  Le Seigneur nous travaille, nous façonne dans cette épreuve et le quotidien nous a appris à lâcher prise. Personnellement, en questionnant mes rapports aux autres en commençant par les plus proches : ma femme, mes enfants, ma famille, les voisins. La proximité physique m’oblige à relire le quotidien, vécu avec ceux qui me sont proches. C’est un temps pour redécouvrir nos enfants et pour cueillir les fruits qui ont poussé durant leur expérience d’étudiant. C’est un temps pour me laisser bousculer par les plus jeunes en attente de jeux ou de bricolages, de moment d’exclusivité. Nous avons mis en place des outils numériques pour continuer à être présents avec nos parents âgés, ou bien, avons inventé des cadeaux immatériels en forme de chanson pour les anniversaires de nos frères et sœurs éloignés. Ce confinement nous rendrait-il plus présents, plus proches d’eux d’une certaine façon ? Est-ce une redécouverte de notre prochain ?

C’est bien l’apprentissage de la vie dans la plus petite communauté de base comme dit Jean Paul II, « la petite église » dans laquelle Jésus s’est invité pour y renouveler son alliance. Né en Aveyron, j’ai à cœur d’utiliser les couteaux Laguiole, pas n’importe lesquels ; ceux portant une croix sur le manche. Cette croix se trouvait érigée sur la table lorsqu’on plantait le couteau dans le pain, rendant présent le Christ pour le bénédicité. Par ailleurs le nom de Laguiole provient de la contraction de La Gleisòla ce qui veut dire la petite église en Occitan. C’est en partie par les buronniers devenus bougnats à Paris que ce couteau s’est démocratisé. Aussi après le confinement des mois de Mars et d’Avril , je vais percevoir différemment ces éleveurs qui partent en transhumance au mois Mai pour mener leurs troupeaux vers de verts pâturages, le Laguiole en poche.

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