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« Aux frontières avec les demandeurs d’asile » : témoignage de Sophie sur le projet CVX Europe

En réponse à l’appel du Pape François, la CVX Europe a souhaité être aux frontières avec les demandeurs d’asile. Entre juillet 2015 et janvier 2016, des volontaires venus de toute l’Europe se sont ainsi succédé, par périodes de trois semaines, dans la ville de Ragusa dans le Sud de la Sicile, pour aller à la rencontre des réfugiés et partager leur réalité. Sophie, membre de la région « Bretagne occidentale », fait partie de ces volontaires. Elle nous partage quelques réflexions sur cette expérience qui a fait qu’elle n’est pas rentrée chez elle comme avant…

Plus d’infos sur le programme.

J’aimerais partager avec vous trois aspects de cette fabuleuse expérience :
1. Comment cette mission personnelle en CVX est devenue un projet communautaire grâce aux membres de ma CL, aux compagnons d’autres pays avec qui j’étais sur place et aussi avec vous que j’emmène aujourd’hui dans cette barque.
2. La rencontre avec les migrants en elle-même : ce que j’ai vécu à Canicarao, ce que j’ai ressenti, quelques-unes des pensées qui me sont venues.
3. Ce qui se passe pour moi depuis mon retour : qu’est-ce que je fais de cette expérience ? Quels en sont les fruits concrètement depuis deux mois que je suis rentrée ?

Avant de commencer, je vous propose de regarder cette courte vidéo (voir ci-dessous) de 4 minutes. Les médias nous rabattent les oreilles avec cette question de l’accueil des réfugiés en Europe. Mais sommes-nous bien informés ? De quoi parlons-nous vraiment ? Voici quelques chiffres pour nous remettre les idées en place…

1. Une mission CVX – Un projet communautaire :

1ère étape : Avant de partir

Le déclic au Congrès à Cergy

Juste avant de partir au Congrès, je passe un long moment sur le site dédié pour prendre la mesure de ce qui a été préparé pour l’événement et prendre connaissance des dernières nouveautés. Un article sur un projet de la CVX Europe intitulé « Aux frontières avec les demandeurs d’asile » attire mon attention. Faire de l’humanitaire, je l’ai toujours souhaité, mais l’occasion ne s’est pas présentée. « Oui, mais non, c’est un bien beau rêve ce projet, mais ce ne serait pas du tout raisonnable avec mon métier & toutes mes obligations… ».

Arrivée au Congrès, comme chacun, je découvre sur mon badge le numéro du « Puits » auquel je participerai samedi matin. Quel en est donc le sujet ? Les migrants. Ah tiens, ce n’est pas nécessairement le sujet que j’aurais choisi mais pourquoi pas ? La personne qui anime ce puits est travailleuse sociale auprès des migrants et en charge de l’atelier « CVX Étrangers ». Dans le groupe, il y a également un monsieur qui, en préfecture, était chargé de l’instruction des demandes d’asile. Notre échange est passionnant, regards croisés sur ces demandes d’asile, de chaque côté de la barrière. Puis à la fin de l’atelier, l’animatrice nous fait passer le flyer pour cette mission de CVX Europe auprès des demandeurs d’asile.

Je sens alors un appel fort & indéniable à y participer pour la session. Une vive réaction m’envahit : une grande crainte, non pas de ne pas en être capable ou que cela ne me plaise pas mais crainte d’être submergée par mes émotions, d’être trop sensible pour faire ça. « Non, non, mon Dieu, je ne peux pas y aller, ça va trop me secouer ! ». Crainte vite dissipée : si le Seigneur m’invite, je n’ai rien à craindre, Il sait ce qu’Il fait !

Ma communauté de Congrès a ensuite joué un rôle important. La veille, Paul de Montgolfier, Jésuite très impliqué dans le Jesuit Refugees Service (JRS), qui est dans notre CL de Congrès, a dit quelque chose qui m’a fortement interpelée : au-delà de la recherche d’une vie simple, il nous invitait expérimenter le manque au lieu de chercher à le combler au plus vite. Nous laisser habiter par ce manque, qui nous façonne et constitue un chemin de croissance spirituelle. Et alors que nous nous retrouvons en carrefour après les puits, je parle de cet appel dans ma communauté de congrès, en mettant en lien le “manque » souligné hier, mon célibat & le fait que celui-ci me permette de faire ce genre de choses extraordinaires. « Au lieu de me désoler de ne pas être mariée et de ne pas avoir d’enfant, je pourrais peut-être plutôt me réjouir de ce que cet état de vie me permet de faire ».

Plusieurs compagnons m’interpellent ensuite pour me dire qu’ils ont été touchés par cet appel, qu’ils me le confirment et me disent de foncer. Des compagnons me présentent ensuite les organisateurs du projet CVX Europe qui sont présents au Congrès. En quelques heures, ce vague projet devient une réalité, mes appréhensions sont dissipées et toutes les « bonnes excuses » pour ne pas y aller me semblent dérisoires. J’ai ensuite quand même poursuivi mon discernement mais la paix & la joie profonde à l’idée de partir étaient si fortes que la décision fut rapidement confirmée.

Première occasion d’expérimenter le DESE avec ma communauté locale

À la rentrée, j’en ai bien évidemment parlé à ma CL, comme un fruit du Congrès. Et puis, Hervé, notre accompagnateur, m’a suggéré que ce projet pourrait fait l’objet d’un DESE pour notre équipe. Un DESE, t’es sûr ??? Ça fait partie des « gros mots » de la CVX qui effraient les compagnons ça ! Essayons quand même… » Nous avons donc préparé une rencontre sur ce thème, enfin plutôt un « ESE » vu que le discernement était déjà fait et que nous étions déjà mi-novembre. Cela me semblait une bonne idée. Sauf qu’en arrivant à la réunion, une petite frayeur m’a saisie : et si les compagnons démontaient mon projet à un mois de mon départ ? si ce qu’ils allaient me dire m’ébranlait trop ? Trop tard maintenant pour reculer de toute manière : zou ! Et les compagnons ont joué le jeu. Je me suis vraiment sentie interpelée, poussée à éclaircir certaines de mes motivations, à m’interroger, à appréhender certains aspects de la mission que je n’avais peut-être pas voulu voir. Et surtout, à l’issue de cette réunion, je me suis sentie ENVOYEE par ma communauté. Ce n’était plus moi toute seule qui partais, j’avais mes compagnons qui poussaient derrière.

 

2ème étape : Pendant la mission

Soutien de ma CL à distance

Ce soutien de ma CL s’est poursuivi lorsque j’étais sur place. Chacun d’entre eux avait préparé des petits papiers avec une pensée, une prière, une question pour m’accompagner chaque jour. Chaque matin, j’ouvrais ainsi l’un de ses petits papiers au hasard. Leur nom n’était pas indiqué mais je reconnaissais sans hésitation la patte de chacun. Chacun y avait mis tout lui-même. Ce n’était pas juste une banalité ou une citation. Chacun à sa manière m’accompagnait et ce qui était écrit sur ce petit papier colorait ma journée et me donnait de voir les événements du jour sous cette lumière-là. Je sentais leurs prières aussi. Ils m’ont envoyé nombre de mails pour me dire leur présence.

Vie communautaire sur place

Il y a aussi eu notre vie communautaire sur place entre volontaires. Sur ma session, nous étions neuf bénévoles : deux Lettones, une Suissesse, quatre Italiennes, un Portugais et moi-même. Nous étions tous CVX, sauf un. Et nous avons aussi pu vivre cette expérience en « communauté de mission » par nos temps de prière du matin, nos partages, nos relectures & nos interpellations.

Relire des journées d’une telle intensité n’est, pour moi, pas seulement « un plus » mais un réel besoin. Nous vivions des choses fortes chaque jour. Les réfugiés nous racontaient leur histoire, nous étions confrontés à leur souffrance, leurs blessures. Il m’était indispensable de pouvoir déposer tout cela chaque soir au pied du Seigneur pour ne pas me laisser submerger par mes émotions, prendre du recul, relire mes réactions, m’ajuster, trouver la bonne distance par rapport aux réfugiés et aux autres volontaires, pour trouver l’attitude juste à avoir le lendemain. Certes, les journées étaient déjà longues mais je passais une heure à la chapelle chaque soir avant de me coucher pour ce faire. J’avais aussi la chance de pouvoir échanger longuement avec Sylvie, la Suissesse, qui partageait ma chambre et était à Canicarao comme moi.

Témoignage Sophie Bahé (1)
Des volontaires venus des quatre coins de l’Europe : Italie, Suisse, Lettonie, Portugal & France

Mon seul regret est de ne pas avoir pu vivre pleinement la relecture communautaire de nos journées, comme il était prévu. Notre accompagnateur, un ancien Jésuite qui ne connaît pas vraiment la CVX et nos manières de fonctionner, utilisait la plupart du temps communautaire prévu chaque soir pour nous enseigner, et il a continué malgré les remarques que plusieurs d’entre nous lui avons faites. Nous faire faire une fiche de lecture sur la bulle d’indiction sur la miséricorde n’était à mon sens pas vraiment indispensable à ce moment-là. J’avoue, par pure rébellion, j’ai refusé de « faire mes devoirs ». Nous n’étions pas là pour ça ! Nous aurions tout le temps de lire à notre retour. Ce n’était pas le moment. Les réfugiés nous apprenaient des choses essentielles sur le plan humain au fil de nos journées avec eux et nous nous devions de le vivre pleinement. Ce manque m’a fait prendre conscience à quel point la relecture communautaire de la mission est une grâce de la CVX, l’une de nos plus grandes richesses dont nous devons prendre soin. Nous étions à Ragusa grâce à CVX, avec CVX et pour CVX.

3ème étape : Après mon retour

Évaluation avec ma CL

À mon retour, notre CL a fait une réunion de relecture de cette mission. Au-delà de mon expérience personnelle, j’ai pu mesurer davantage encore à quel point mes compagnons s’étaient impliqués dans ma mission : leurs pensées, leurs prières, les discussions qu’ils ont eu à mon sujet avec leurs proches, les interrogations que cela avait suscitées en eux. Finalement, j’ai vraiment l’impression que nous avons vécu cela ensemble, même si nous étions à 2 000 kilomètres les uns les autres. Et je sens que cette expérience a changé quelque chose dans notre CL, renforcé le sentiment de faire communauté sans doute. Nous sommes passés au cran du dessus !

Évaluation du projet pour la CVX Europe

Ce projet « Aux frontières avec les demandeurs d’asile » était un projet pilote monté par la CVX Europe, mené à titre expérimental de juillet 2015 à janvier 2016, par succession de neuf équipes de volontaires pendant trois semaines chacune. La session à laquelle j’ai participé était la dernière du projet. À notre retour, la CVX Europe nous a ainsi demandé, comme à toutes les sessions précédentes, de procéder à une évaluation du projet pour en tirer les enseignements et voir s’il était opportun de pérenniser cette action. J’ignore encore si cette mission sera reconduite, je ne peux que le souhaiter, à la fois pour pouvoir y retourner moi-même, pour que d’autres compagnons aient l’occasion de vivre une si belle expérience et pour que notre communauté CVX soit présente aux côtés des réfugiés pour leur offrir une petite lueur d’espérance.

2. La rencontre avec les migrants

J’ai effectué cette mission dans le centre de Canicarao qui rassemblait alors une cinquantaine d’hommes originaires de Syrie, du Bangladesh, du Maghreb & d’Afrique noire, en attente d’instruction de leur demande d’asile. Le fonctionnement de ce centre est assuré par la Fondation, mais en dehors des repas, des formalités administratives, d’un suivi médical & des cours d’italien, rien n’est vraiment prévu, surtout pas pendant les fêtes de fin d’année. Nous étions là pour proposer des activités pour occuper les réfugiés et tenter de les sortir de l’ennui & de leurs sombres ruminations.

Témoignage Sophie Bahé (6)
La cour intérieure de Canicarao : une place de village propice aux rencontres, aux échanges et au jeu

 

Quelques réflexions sur le centre de Canicarao

  • Canicarao, un centre bien différent de la « jungle » de Calais: une vieille villa qui appartient au diocèse de Ragusa, beau bâtiment, mais qui aurait besoin de beaucoup de travaux. Mais un lieu paisible, ancien centre spirituel, calme avec une grande cour centrale, comme la place d’un village. Les gens, réfugiés, opérateurs du centre & volontaires, vont & viennent en permanence. Cette cour centrale est le lieu de la rencontre, comme le puits de la Samaritaine.
  • Un centre perdu au milieu de nulle part: Les réfugiés y sont au calme pour sûr, mais ils sont totalement isolés, coupés du monde. Comiso, la première petite ville est à 25 minutes à pied. Je me suis sentie mal à l’aise la première fois que j’y suis allée : comment peut-on espérer que ces réfugiés découvrent la culture européenne et puissent s’y intégrer si on les parque à mille milles de toute terre habitée. Cachez ces migrants que je ne veux pas voir…
  • Rapidement, je me suis fait la réflexion que le « règlement intérieur » de Canicarao était assez proche de ce qui peut se vivre en prison. Certes, les réfugiés sont libres d’aller & venir dans le centre et au-dehors à condition de respecter les horaires de retour. Mais les mêmes précautions qu’en prison sont prises : interdit d’avoir des couteaux pour éviter les risques de bagarre & de suicide (donc même pour manger, ce qui conditionne ce qu’on leur donne à manger), interdiction de boire de l’alcool pour éviter tout débordement, etc.
  • Les mille facettes de l’ennui: attendre toujours attendre, sans but, sans perspective, sans nouvelles de leur pays le plus souvent, suspendus à leur smartphone, agglutinés dans le seul coin de la cour où l’on capte le wifi pour être sur Facebook et avoir un semblant de relation avec leurs frères passés par là quelques mois plus tôt ou des proches disséminés çà et là.
  • Petite révolte personnelle que j’aimerais partager avec vous: Ce qu’on considère « bon » pour eux, serait-il « bon » pour nous ? Prenons l’exemple de la nourriture : Jusqu’à une période récente, la préparation des repas était assurée par une dame sicilienne que les réfugiés appelaient affectueusement « Mama Agatha ». Outre d’être une excellente cuisinière, Mama Agatha était toujours là pour eux, même s’ils arrivaient en retard, elle les servait, discutait, leur souriait. Mais Agatha a été congédiée. Elle ne vient plus que quelques heures par semaine faire du ménage. La raison ? La cuisine n’est plus tout à fait aux normes pour cuisiner sur place et cela demanderait de trop lourds investissements pour la mettre aux normes. Résultat ? La Fondation recourt désormais à une société de catering, type Sodexo mais en très très local. Concrètement, une personne apporte des caisses de nourriture midi & soir dans le coffre de sa voiture. Des caisses ? Oui, oui, de grandes boîtes en plastique comme celle que l’on utilise pour ranger des affaires dans son garage, mais sans couvercles celles-là. Y a-t-on vraiment gagné côté hygiène ? Je ne pense pas. Est-ce encore seulement respectueux ? Ce ne sont pas des chiens tout de même ! Surtout que la qualité de la nourriture laisse à désirer et la viande, ou tout autre protéine, est une denrée rare. Ces jeunes hommes en pleine force de l’âge restent souvent sur leur faim. Pour avoir partagé nos déjeuners avec eux pendant trois semaines il y a de quoi comprendre leur désappointement & revendications légitimes à l’égard du centre. De fait, la nourriture d’un facteur de réconfort & de cohésion autour de Mama Agatha est devenue source de tensions dans le centre.

Témoignage Sophie Bahé (2)

Tous les êtres humains ont finalement les mêmes aspirations

  • Besoin de sécurité: Comme plusieurs d’entre eux nous le répétaient régulièrement : « Il faut que les Européens comprennent qu’on ne vient pas en Europe pour mettre le bazar. Si on vient, c’est parce que dans notre pays, on risque de se faire tuer tout le temps. L’Europe, c’est le seul endroit sûr. Alors si on vient semer le trouble en Europe, où pourra-t-on aller ensuite pour être en paix & en sécurité ? »
  • Besoin de reconnaissance: En quittant, leur pays, leur village, ils ont tout perdu. Ils ne sont plus rien, plus personne. Ils doivent tout rebâtir de zéro. Certains d’entre eux avaient des postes importants dans leur pays. Alors dans le centre, les usages se remettent en place en reproduisant ce qu’on connaît pour se rassurer. Ainsi Thierno, qui était professeur en Guinée-Conakry, bon orateur, charismatique, sage, il assure sans conteste la fonction de chef de village à Canicarao. Si vous voulez proposer une activité, mieux vaut le consulter. Il vous conseillera & diffusera l’information parmi ses frères. Reconnu & respecté de tous les autres réfugiés du centre, il est un vecteur de stabilité au sein de centre. Fin 2015, Thierno a obtenu des papiers et doit quitter le centre. Bonne nouvelle sans doute, une nouvelle vie l’attend. Mais en quittant Canicarao, il va redevenir « personne ». Combien de temps cela prendra-t-il pour qu’il redevienne quelqu’un qui compte et qui décide pour les autres ?
  • Besoin d’affection: L’un des réfugiés nous a interpelés le jour de notre départ : « Nous vous remercions d’être venus et d’avoir fait pleins de choses pour nous mais nous sommes un peu fâchés aussi. Vous venez trois semaines avec nous, nous passons de bons moments avec vous, nous nous attachons à vous. Mais maintenant vous partez. Alors sans vous, qui vont être nos papas, nos mamans, nos frères, nos sœurs ? Nous allons être de nouveau tout seuls, perdus ! ». J’ai entendu là un écho à la question posée par Jésus : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » (Matthieu 12, 46-50). Et moi qui n’ai pas d’enfant, je me suis sentie mère pour la première fois de ces grands gaillards, souvent très jeunes, échoués là par hasard.


Perdus dans un engrenage qu’ils ne comprennent pas

Imaginons-nous à leur place. Qu’est-ce que cela nous ferait :

  • de faire l’expérience d’une errance sans autre but que celui de survivre, de pays en pays ;
  • d’avoir abandonné tout & tous, être seul dans un pays inconnu dont on ne maîtrise souvent ni la langue, ni la culture ni le fonctionnement administratif, devoir refaire ses preuves & avoir tout à reconstruire de zéro, sans possibilité de retour, poussés par la nécessité vers une Europe qui n’était pas pour la plupart leur destination de départ.
  • de ne pas avoir de « projet » (attendre, toujours attendre), un horizon suspendu à la réponse de la Commission qui leur accordera ou non des papiers
  • d’envisager un « après » angoissant avec ou sans papiers. Où aller en sortant du centre lorsqu’ils ne connaissent personne en Europe ? Trouver un logement, un travail, comment ça marche ? Comment trouver un travail alors que les Européens ont déjà tant de mal à en trouver un ? Que vont-ils faire ? se retrouver à la rue ?
Témoignage Sophie Bahé (3)
Cours d’italien dispensés aux réfugiés par la Fondation saint Jean-Baptiste trois matinées par semaine

Les blessures psychologiques

Comment se relever de tels traumatismes ? Cette question me tient particulièrement à cœur puisqu’elle rejoint mon engagement ici avec Amitié Espérance auprès des personnes en souffrance psychique. Car, nombre des réfugiés que j’ai rencontrés ont vécu des choses extrêmement traumatisantes dans leur pays, en Libye et/ou sur le bateau lorsqu’ils ont traversé la Méditerranée. Nombre d’entre eux présentent des symptômes dépressifs sévères. La société leur reprochera leur manque d’allant, leur atonie. « S’ils veulent vivre chez nous et s’intégrer, qu’ils fassent des efforts que diable ! » entend-on. Mais nous ? Mais moi ? Dans quel état psychologique serais-je si j’avais dû endurer les mêmes épreuves qu’eux ? Serais-je pleine d’énergie avec un moral toujours au beau fixe et une persévérance à toute épreuve ? Pas sûr…

À propos du traumatisme des migrants : voir le reportage d’Arte tourné à Canicarao : http://info.arte.tv/fr/le-traumatisme-des-refugies

Réalisons-nous ce que nous exigeons d’eux ?

Pour commencer, ils doivent être « parfaits » : ne jamais se mettre en colère, être honnêtes, tolérants, travailleurs, courageux, discrets, respectueux, patients, ah ça oui patients surtout…, etc. Ben oui, nous sommes déjà bien gentils de les accueillir, ce n’est pas pour qu’ils nous renvoient nos propres défauts au visage. Et puis, dans un centre tel que celui de Canicarao, de nombreuses nationalités & ethnies se côtoient. Et ils doivent cohabiter sans broncher. Sommes-nous conscients que nous faisons parfois cohabiter les victimes & les bourreaux ? Avons-nous la moindre idée de ce que cela peut faire de vivre pendant des mois avec quelqu’un qui est de l’ethnie qui a massacré toute votre famille ? Non. Et pourtant, ils cohabitent. Et plus que tout, ils sont solidaires les uns des autres. Certes, dans leur pays, ils étaient peut-être ennemis mais leur commune errance les a rapprochés. Cette souffrance partagée développe en eux des sentiments de solidarité bien plus grands & bien plus sincères que tous nos beaux sermons & nos belles pensées théoriques d’Occidentaux. Nous aurions tellement à apprendre d’eux…

Les gens de bonne volonté

Il y a partout des gens de bonne volonté tant parmi les migrants, les professionnels qui gèrent les centres, que les volontaires. Les gens de bonne volonté donc… ils se reconnaissent facilement… en écho avec (1Co 12, 4-11) : « Les dons de la grâce sont variés mais c’est toujours le même Esprit ». Et moi, dans mon quotidien, est-ce que je sais reconnaître ces gens de bonne volonté ? Est-ce que je m’attache davantage à reconnaître ces gens de bonne volonté plutôt qu’à souligner tout ce qui ne va pas ? Suis-je moi-même quelqu’un de bonne volonté ?

Mon plus beau Noël

J’ai souhaité participé à ce projet, particulièrement durant la période de Noël (du 21 décembre au 10 janvier) pour deux raisons :

  1. Au niveau professionnel, c’était à peu près la seule période de l’année où je pouvais m’absenter presque un mois.
  2. Célibataire, sans enfant, et guère proche de ma famille, la même question : « Que faire à Noël ? » se pose pour moi chaque année vu que je n’ai jamais été fan de la dinde aux marrons et des repas qui durent des heures. Alors l’idée de passer Noël avec des réfugiés, ça me disait bien, ça avait du sens. Et pour le coup, avec eux, au milieu d’eux, j’ai passé mon plus beau Noël en famille… Je me suis vraiment sentie à ma place.

Apprendre à perdre mon temps

Au quotidien, je suis quelqu’un qui travaille tout le temps. Je suis efficace mais la plupart du temps, totalement débordée & épuisée. Aussi, les premiers jours passes à Ragusa m’ont-ils perturbée. J’étais venue pour “faire” des choses pour les migrants et je trouvais que les choses ne commençaient pas assez vite. On nous faisait visiter les centres, rencontrer les gens de la Fondation, etc. Mais quand allons-nous enfin être avec les réfugiés ? Et même une fois à Canicarao, les activités que nous avions prévues pour les réfugiés tombaient parfois à l’eau à cause d’un imprévu, d’une info que les opérateurs du centre ne nous avaient pas donnée, etc. Cela aurait pu rapidement me taper sur le système. Heureusement, j’avais décidé que cette mission était « mon cadeau de Noël » et en conséquence que j’accepterais tout ce qui allait arriver comme une grâce. Alors j’ai ronchonné un peu au début mais j’ai rapidement découvert l’importance de laisser les choses aller à leur propre rythme. Pas besoin de vouloir en faire trop ou d’aller trop vite. Parce que, si votre agenda est totalement saturé, les choses importantes ne peuvent pas arriver. Donc, depuis mon retour, j’essaie de laisser des “trous” dans mon emploi du temps afin d’être disponible à l’inconnu & à l’inattendu. Bon, j’ai encore une petite marge de progression de ce côté-là… 😉

Revoir mes critères d’efficacité & de réussite

Un après-midi pluvieux, nous avons proposé de leur projeter un film. Un autre volontaire avait suggéré « Joyeux Noël », nous avions trouvé que cet exemple de fraternisation entre soldats allemands, anglais & français pendant la Première guerre mondiale était une illustration intéressante de paix entre les peuples. Cette projection fut un grand moment de solitude. Et pourtant… Il y avait à ce moment-là 48 réfugiés dans le centre. Il est évident que lorsqu’une activité rassemble déjà 15 à 20 d’entre eux, on peut la considérer comme bien suivie. Au début du film, il y avait une quinzaine de personnes. Bon début donc. Sauf que nos amis sont sortis progressivement un à un. À la fin du film, il n’en restait plus qu’un seul. Un véritable fiasco ! Enfin apparemment… car effectivement, il n’en restait qu’un seul, mais celui-ci avait été fortement ébranlé par l’histoire et avait les larmes aux yeux. Il nous a chaudement remerciés. Et ce jeune homme qui était parmi les plus tristes et les plus renfermés a commencé à s’intégrer davantage dans le groupe les jours suivants. Bien sûr, il n’était pas sauvé pour autant, mais c’était un premier petit pas pour le sortir de l’enfermement dans lequel sa souffrance le plongeait. Alors quel bilan pour notre projection de film ? Selon des critères statistiques & de rentabilité, indubitablement un échec. Mais sur le plan humain, pour ce jeune-là, je pense que c’est une réussite. Une belle réussite ! Et surtout, une belle récompense de l’avoir vu sourire pour la première fois…

 3.Et maintenant que vais-je faire de cette expérience ?

Avant tout, je suis en quelque sorte une ambassadrice des messages que ces réfugiés nous ont demandé de transmettre à nos compatriotes : leurs excuses aux Français pour les attentats & leur crainte qu’on ne les assimile à des terroristes ou à des profiteurs, leur reconnaissance envers le Pape qui demande sans cesse d’agir en faveur des migrants, leur reconnaissance envers l’Europe qui vient les secourir en mer alors que sans cela, sur leurs frêles embarcations, ils sont condamnés à une mort certaine.

Témoignage Sophie Bahé (7)
Sculpture réalisée à partir de bateaux disloqués de réfugiés échoués sur les côtes siciliennes. Au bas, phrase du Pape François : « Qui priera pour ceux qui sont morts ? » (Église de San Domenico, Noto, Sicile)

Je suis partie en Sicile avec un grand nombre de questions sur ce qu’il convient de faire en Europe au sujet de cette question des migrants qui se pressent à nos portes. Qu’est-ce qui est juste ? Comment résoudre ce problème au niveau politique ? Je n’ai trouvé aucune réponse à ces questions à Canicarao. Cependant, j’y ai découvert une nouvelle perspective, une autre manière de voir les choses, qui me semble plus intéressante qu’une « solution ». Désormais, je sais que cette question des réfugiés en Europe n’est pas « un problème à résoudre » mais « un défi à relever avec d’autres êtres humains ». Et cela change tout… Nous autres, Européens, pouvons continuer de « subir » ces flots de migrants qui se pressent à nos portes, craindre l’invasion et construire des murs. Ou au contraire, nous pouvons voir ces êtres humains qui arrivent comme une opportunité de changer notre regard, de nous tourner vers l’essentiel et d’inventer ensemble du neuf. Notre modèle européen est-il si parfait qu’il n’ait besoin d’aucune amélioration ? De toute manière, les migrations, qu’elles soient liées aux guerres, à des motifs économiques ou climatiques, ne cesseront pas et iront croissantes. À nous de choisir notre camp !

Pour conclure, je n’ai rien fait d’extraordinaire au cours de ces trois semaines, juste être là avec ces réfugiés, partager des activités, essayer de percevoir leur réalité, échanger, discuter, deviser sur nos richesses humaines & culturelles mutuelles, sur le monde tel qu’il va, sur ce qui nous rapproche. Un proverbe africain dit :

J’ai regardé au loin, j’ai vu un loup.

Je me suis approché, j’ai vu un homme.

Je me suis approché encore, j’ai vu un frère.

Oui, voilà simplement ce que j’ai fait durant ces trois semaines :

je me suis approchée et j’ai vu des frères…

Ce que j’ai fait en Sicile, au fond, c’est facile. Trois semaines, loin de tout, loin des soucis & autres contingences matérielles du quotidien. Tout au long de la mission, deux vers de la prière de saint François d’Assise n’ont cessé de résonner en moi : « Car c’est en donnant que l’on reçoit. C’est en s’oubliant soi-même que l’on se trouve soi-même ». En effet, si j’ai donné trois semaines de mon temps, mon attention, mon amour, j’ai reçu infiniment davantage des réfugiés & des autres volontaires. Il ne me reste plus qu’à laisser se distiller en moi tous ces dons pour changer mon regard en profondeur & trouver la manière d’agir d’ici aussi… Car si je me suis donnée pleinement à Ragusa, c’est aujourd’hui fini. Même si j’ai gardé le contact avec certains réfugiés via Facebook, je ne les reverrai probablement jamais.

C’est beaucoup plus difficile de savoir ce que je fais désormais ici & maintenant. Il y a mille choses à « faire » : de nombreuses associations, des paroisses font déjà beaucoup. Deux réflexions m’habitent à ce sujet :

  • Les réfugiés de Canicarao avec qui je suis restée en contact et qui ont obtenu des papiers récemment reçoivent quelques conseils par la Fondation mais n’ont pas la moindre idée de ce qui existe au-delà. Ils ne savent pas vers qui se tourner. Comment faire pour que les réfugiés soient au courant de ce qui existe pour les aider ? pour qu’ils soient mis en lien avec les personnes qui peuvent les aider ?
  • Un autre champ de mission est celui des consciences. Les nôtres & les leurs… Comment faire pour que leur problème devienne aussi notre affaire ? Que faire pour que de menace ils deviennent opportunité pour l’Europe ? C’est un chantier de longue haleine, sans doute épuisant & ingrat par moments, mais je serais heureuse d’y prendre mon humble part. Depuis mon retour, j’ai été amenée à témoigner de cette expérience devant diverses assemblées. Je réalise la force du témoignage et je m’émerveille de ce que l’Esprit accomplit à travers moi et à travers les autres. Je ne me sens pas le droit de garder cette richesse pour moi seule, car ce que j’ai à partager peut mettre d’autres personnes en mouvement.

Et cette partie-là, il me reste à l’accomplir…

Sophie, Communauté régionale Bretagne Occidentale

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